Robert Piché et la rigoureuse honnêteté

2018 02 14
Robert Piché et la rigoureuse honnêteté
Commandant Piché, merci de nous accorder du temps en ce jour de la Saint-Valentin. En
dehors du fait que vous êtes un héros, nous vous connaissons comme étant ce pilote
d’avion qui a sauvé les passagers du vol 236 grâce à son sang froid et son expérience
dans une situation périlleuse. C’est l’homme que nous voudrions rencontrer, nous
croyons que vous êtes un homme d’exception. Ce qui nous touche c’est votre
implication auprès des personnes aux prises avec une dépendance. Nous savons que
vous parlez d’expérience.La cure, dont le dernier épisode sera diffusé demain (TQ), nous
a beaucoup touchés. Le centre Mélaric est définitivement fermé n’est-ce pas?

Parlez-nous de votre fondation.

Un héros, oui, c’est ce que le monde dit. Je précise que la fondation a pour but de
venir en aide aux maisons de thérapie, tel le Centre Robert Piché/Elphège Roussel dans
La cure, qui peinent à joindre les deux bouts. Ce sont des établissements qui ont
besoin de subventions, or celles-ci ont été coupées par le gouvernement, à tort ou à
raison puisqu’il y a eu dans le passé des abus. De nouveaux règlements ont été
imposés et désormais les personnes qui veulent ouvrir une maison de thérapie sont
mieux encadrées. C’est bien mais il n’en reste pas moins que cela coûte extrêmement
cher et que nous devons compter sur des levées de fonds. Pour le Centre, on s'est bien
débrouillés pendant un an et demi mais lorsque le gouvernement a coupé les
subventions, on a dû fermer, on n’avait pas le choix. La bâtisse avait été reprise au
gouvernement qui avait mal paru lors de la première fermeture, médiatisée. Par la
suite nous avons cru qu’il nous aiderait de façon plus substantielle à le faire
fonctionner. Je reconnais que la ministre Lucie Charlebois et le CISSS des Laurentides
ont mis la main à la pâte mais je vous dirais que c’est le dossier du cannabis qui nous a
nui. Comment un gouvernement peut-il fournir des ressources en désintoxication et
en même temps encourager la vente du cannabis? Le gouvernement sait qu’il y a un
potentiel économique derrière cela mais sur le terrain, lorsque nous voyons des
personnes perdre la réalité de la vie à cause de la drogue, c’est un non-sens.

Nous revoilà à la case départ à demander de l’aide financière. Si mon nom peut ouvrir
des portes il n'est bien souvent pas suffisant pour faire signer un chèque. Tout le
monde veut sa photo avec le commandant. Par contre, je rencontre des millionnaires
qui semblent vouloir participer au financement et qui ne donnent pas suite … même
après avoir promis.

La dépendance est un phénomène plus complexe qu’il n’y paraît. Certaines personnes
vont accrocher, les gènes, les traits de caractère, etc. Il y a ceux qui ont réussi à
cheminer sans leur substance, les témoignages sont bons mais après une première
thérapie il faut savoir que le taux d’échec est de 80%. La source se trouve en grande

partie dans le mode de vie actuel. Depuis le rêve américain des années 50, on veut
tous avoir ce qu’ont les autres et ainsi bien paraître. On est dans le paraître pas dans
l’être. Pour y arriver, on a besoin d’argent. La réalité est que 70% des Québécois
gagnent moins de 45 000$ par année. Incapable d’y arriver, la seule alternative pour
beaucoup de monde est de rêver. Plusieurs se tournent vers la drogue pour éviter
d’être en contact avec la dure réalité.

Je suis une dizaine de personnes. Je ne suis pas thérapeute, moi, je ne suis qu’un
alcoolique qui a cessé de boire! J’ai cependant une image publique et les gens
m’écoutent. Par contre, je suis toujours vrai et direct. Celui qui m’interpelle pour son
problème mais qui ne veut pas vraiment arrêter – j’en vois tous les jours – je ne peux
pas l’aider. Je ne lui dis pas que c’est facile, c’est difficile. Chacun veut avoir la petite
pilule ou la parole magique et se faire dire que ça va bien aller. Il faut arrêter de
consommer d’abord et faire face au reste après.

Arrêter ce n’est pas facile. La personne qui est aux prises avec une dépendance doit
revenir à elle-même. Elle doit vouloir s’en sortir, peu importe les difficultés de
l’enfance, la prison et les difficultés de toutes sortes, et être bien guidée. Je suis bien
placé pour témoigner de la traversée du désert, inévitable, de quelqu’un qui cesse de
consommer. Il faut alors cesser de jouer à la victime et arrêter, peu importe le nombre
d’années de consommation. Cette traversée risque d’être plus longue puisque
pendant tout ce temps, la personne dépendante a semé des problèmes autour d’elle.

Je le répète, la première chose est de demeurer à jeun et résister. C’est difficile. Les
personnes dont on a abusé pendant la consommation ne sont pas prêtes à passer
l’éponge. Ça peut être long avant que quelqu’un les prenne au sérieux, moi ça m’a pris
16 ans pour avoir ma chance. Lorsqu’elle est arrivée, j’étais prêt. C’est certain que
personne ne donnera une chance à quelqu’un qui continue à consommer. Le plus
difficile c’est après la thérapie. Les problèmes sont encore là, la famille et les amis
sont restés les mêmes. Il faut faire de la place pour les nouveaux comportements.
C’est ce qu’on ne dit pas dans La Cure, la volonté est bonne, l’esprit est bien là, c’est
l’après qui est le plus difficile. Ça prend de la persévérance et de la volonté. Les gens
vont les regarder de travers, même moi, ça m’arrive, c’est la nature humaine. Je le dis
souvent en conférence, la nature humaine c’est dangereux pour un alcoolique
toxicomane en recouvrement. Le dépendant doit toutefois accepter la nature
humaine, sinon, c’est la rechute. Il faut aussi qu’il sache que le besoin de consommer
est bien plus dans sa tête que dans son corps.

La clé, c’est la rigoureuse honnêteté. Il faut définitivement cesser de se mentir à soi-
même. On a essayé avec la maison de thérapie Mélaric, ça n’a pas fonctionné. La
télédiffusion de La cure n’a pas amené de l’eau au moulin pour le financement, par
contre elle a multiplié les demandes d’aide. La dépendance n’est pas en déclin, au
contraire. Imaginez lorsque le cannabis sera légal. Pour les parents, ils doivent

soutenir leur jeune, être présents, aidants, sans culpabilité, résilients et capable de
lâcher prise.

Il faut que vous compreniez que ce n’est pas facile d’arrêter. C’est une journée à la
fois, même pour moi qui suis sobre depuis 16 ans. La consommation c’est une béquille
qui nous amène mentir, manipuler, déjouer, etc. En arrêtant de consommer, sans
béquille, impossible désormais de jouer. Tu réalise que tout le temps de ta
consommation, tu n’as jamais été toi-même. Sobre, tu te découvres. Cette personne
n’est pas ce que tu croyais être, tu as été une autre personne tout ce temps. Tu dois
repartir et savoir ce que tu veux dans la vie. C’est l’abstinence. Le plus dur c’est de
changer de comportement.

Pour moi, la foi n’a rien à y faire, c’est la détermination qui compte. Moi je donne des
exemples de synchronicité, il ne faut pas chercher, c’est ça la foi. Si tu fais quelque
chose de mauvais, tu le sais. C’est encore une fois la rigoureuse honnêteté envers soi-
même. C’est la clé pour tout le monde, le succès ne peut être atteint que par
l’honnêteté envers soi. Parfois, les gens pensent avoir changé mais c’est facile de voir
si quelqu’un a changé. Je le sens lorsqu’ils m’appellent au téléphone. Parfois, ils sont
désespérés et ils ont un besoin urgent d’aide mais lorsqu’ils réalisent qu’ils doivent
renoncer à jamais à leur substance, ils reviennent vite dans leurs anciens
comportements.

 
Deux projets présentement nécessitent ma réflexion. Est-ce que je me joins à
l’ouverture d’une nouvelle maison ou si je continue à rencontrer des gens un à un? Il
est trop tôt pour en parler.

 

Merci et bon succès pour ce qui s’en vient.

Sylvie Dufour

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